Denis, Jérôme et moi… en Champagne

C’était en 2002. Jacno devait faire une série de photos pour la promo de son album French Paradoxe. Il avait envie de quelque chose de naturel. Le décor de la Champagne, son fief familial , où il se sentait si bien, s’était donc imposé à lui comme une évidence. Pour le photographe , en revanche, il n’avait pas d’idée.

Il y avait une photo qui figurait en première page d’un long article que lui avait consacré Les Inrocks durant l’été 99, que j’aimais tout particulièrement. On l’y voyait assis sur un tabouret, cheveux en arrière, face lunaire, cigarette à la main, calé dans l’espace restreint d’une petite pièce au beau milieu d’objets floutés et déformés, ambiance très  » expressionnisme allemand « , dont l’un d’eux ressemblait étrangement à une tour d’émission de radio, ground control to Major Tom. Il ressemblait à Bowie, période Thin White Duke, même pâleur, même beauté irréelle et délicate, un peu de tristesse en plus peut-être. Dans son regard, le photographe avait su capter le poids du passé, la force du présent.  Je lui suggérai son nom, c’était Jérôme Brézillon. Quelques jours plus tard, j’appris que l’affaire était conclue.

Jérôme était venu nous chercher en fin d’après-midi en compagnie d’une amie. Le temps de laisser sa voiture dans les taxis pour aller chercher quelques victuailles au Monoprix et il avait attrapé une contravention.                                                                                                                                                                                           –  » Tu t’en fous, tu la donneras à ton taulier !  » , lui avait négligemment lancé Denis.                                                                                                                                           Jérôme avait l’air un peu contrarié, mais il n’avait rien dit. Il savait que sur ce coup là, son taulier, c’était lui !

Les deux jours se passèrent formidablement bien, Denis, en maître des lieux, était aux anges. Toute la journée, il nous faisait arpenter la campagne champenoise. Lui qui n’aimait pas marcher, sur ses terres, n’était jamais fatigué. Je les suivais quelque peu épuisée, faisant office de maquilleuse. Tous les prétextes étaient bons pour ne plus se quitter. Denis m’avait écrit en une nuit   » Sérieux comme le plaisir  » et nous étions si amoureux.

Nous nous arrêtions lorsque le décor, certains arbres de la fôret lui plaisaient et que la lumière était validée par Jérôme. Celui-ci était calme, discret, patient, sérieux. Il canalisait à merveille l’enthousiasme un peu décousu de son modèle.

Le soir, c’était raclette pour tout le monde au coin du feu. Je les entendais parler sans écouter vraiment, j’étais juste bien et Jérôme contribuait parfaitement à ce climat apaisant.

Il y a trois jours, j’ai appris par hasard la disparition de Jérôme, sincèrement, cela m’a fait une peine immense. Bien-sûr, j’ai replongé dans ces souvenirs, celui de Denis, dont le départ me laisse définitivement inconsolable, mais aussi parce que Jérôme était talentueux. Depuis quelque temps, on parlait de plus en plus de son travail, j’avais vu des affiches de ses expositions. Le grand public commençait à le connaître. Il était un photographe qui compte.

J’aimais ces photos où la terre et le ciel se rejoignent, l’infini de l’azur, sa lumière blanche. Il s’en dégageait un sentiment d’éternité , comme sur cette photo, où Jacno, regard translucide et visionnaire, semble statufié, figé dans le temps, telle une apparition dans  ce paysage champenois,  où désormais , il repose pour l’éternité.

Marie-Amélie ARNAUD

Jacno par Jérôme Brézillon

Jacno © Jérôme Brézillon 2002

Je suis arrivé dans le Tennessee hier…

©J.Brézillon

Je suis arrivé dans le Tennessee hier. La première chose que j’ai faite après l’aéroport, c’est de sortir de mon sac une photo avec la caboche de Jérôme, pour lui faire humer l’air. Il avait ses lunettes de soleil et son petit sourire de côté, tout allait bien. A peine parti, déjà de retour. Samedi je pars rouler dans la campagne, vers les Appalaches. On avait fait le même voyage il y a quelques années pour suivre Sparklehorse pour les Inrocks. Je vais mettre la photo à côté de moi dans la voiture, à la place du mort, et on va écouter des disques de RL Burnside et Johnny Cash. Bien que terriblement triste, je suis aussi un peu content, parce que je sais que Jérôme m’a fait un signe. Avant de partir, j’ai retourné un tiroir chez moi pour trouver ma carte du Tennessee, et je suis tombé sur une photo de RL Burnside avec ses petits enfants, faite par Jérôme. On était allé ensemble chez Burnside en 2003, pour un reportage dans le Mississippi, mon plus beau souvenir de reportage. Jérôme m’avait offert cette photo en rentrant, et je l’avais complètement oubliée sous un tiroir pendant des années. Elle a réapparu au bon moment. J’aurais envie de raconter encore mille choses, mais là je vais aller faire la tournée des thrift stores, en croisant Jérôme penché sur une chemise brodée…
A lundi.

Stéphane Deschamps

Les Inrocks : « Les silences parlants de Jérôme Brézillon me manqueront » par Serge Kaganski

Photographe régulier des Inrocks, de Libé, de Télérama, Jérôme Brézillon vient de raccrocher définitivement ses objectifs. Saloperie de la loterie de la santé. (…)
A titre plus personnel, je n’oublierai jamais son reportage dans le New Jersey sur les traces des lieux clés de Bruce Springsteen. Pendant trois jours, pour Les Inrocks, nous avions sillonné le Sud de l’Etat de Asbury Park à Freehold, et Jérôme m’avait impressionné par son laconisme eastwoodien, sa patience de sioux dans l’exercice des repérages, son professionnalisme sans faille. (…)

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