Souvenirs de 2002

J’ai rencontré Jérôme Brézillon fin 2001 ou 2002. Etudiante en journalisme, je devais présenter à ma classe le travail d’un photographe de mon choix. J’avais aimé ses photos sur Huntsville dans la galerie de la Fnac Forum des Halles à Paris. Avec mon binôme je suis allée le rencontrer à son agence, dans le 11ème je crois. Il nous a aussi montré le travail qu’il avait mené à la morgue, cela m’avait marquée car une des photos ressemblait étrangement à mon père qui était décédé peu de temps avant.

J’avais filmé la présentation du film de Solveig Anspach à la Fnac. Si un jour je remets la main sur la Hi-8 et que cela intéresse quelqu’un…

Après ce travail universitaire et un article pour un journal étudiant, je n’ai pas suivi son travail. Mais il n’est pas sorti de ma tête. Je me souviens des grands espaces qu’il photographiait, de son exposition aussi sur El Paso à la frontière mexicaine. Et je me souviens d’une personne calme, pas très bavarde, mais qui avait eu la gentillesse et la patience de nous recevoir. Nos questions n’étaient pas très poussées ni très organisées, lui n’était pas exubérant.

C’est par hasard ce soir que je découvre sa mort. Cherchant sur Internet des références sur Ursula Meier, je veux savoir s’il s’agit de la réalisatrice avec laquelle J.Brézillon avait travaillé (confusion avec S. Anspach). Je googlelise J.Brézillon donc, et consulte son site. Je remarque qu’il a fait pas mal de travaux depuis Huntsville. Le temps a passé pour lui comme pour moi. J’allais quitter le site quand je vois « blog », et cela m’interpelle, car comme je l’ai dit plus haut, j’ai souvenir d’un personnage peu disert, et je le vois mal tenir un blog. Pour dire quoi ? La photographie ne lui suffit-elle donc pas ?

Voilà. Bien à vous.

Souvenirs du Mississippi

Deux photos que j’ai retrouvées il n’y a pas longtemps, prises et scannées avec mes petites mains.

La première c’est l’arroseur arrosé, Jérôme en train de photographier RL Burnside chez lui en 2003 dans le Mississippi.

Jérôme photographiant RL Burnside

Jérôme photographiant RL Burnside

La deuxième c’est avec et chez Jessie Mae Hemphill, dans son mobile-home, toujours dans le Mississippi. Elle avait surnommé Jérôme « Bullfrog ».

Jérôme et Jessie Mae Hemphill

Jérôme et Jessie Mae Hemphill

Dans ces photos, tout le monde est parti.

Et tout, les gens que je rencontre, la musique que j’écoute, me ramène vers ce voyage, ces photos, ces souvenirs.

Rencontre en forêt

J’ai rencontré Jérôme lors d’une sortie dans la forêt de Fontainebleau organisée par le collège de mon petit cousin, il y a deux ans. Longue journée baignée de soleil, des panoramas, du chahut des mômes. Nous n’avons pas arrêté de discuter, et je n’oublierai jamais cet esprit perçant, que j’ai peut-être connu sous un jour particulièrement décontracté.

Pourtant nous avions mentionné Perec, et sa disparition, et la Disparition. Il citait des photographes pêle-mêle, moi des écrivains. Durant le long trajet en car de l’aller, il me parle brusquement de l’Amérique. Au retour, je lui parle de mes projets alphabétiques.

Nous convenons qu’il faudra que je passe à l’occasion prendre un café, découvrir dans sa bibliothèque des artistes qui envoient du lourd. Bien sûr le temps passe sans qu’on en fasse rien : par hasard, je découvre qu’il a réalisé la magnifique affiche de Gainsbourg, vie héroïque, quelle classe. Une manière de rester sobrement, anonymement, à l’affiche.

Aujourd’hui il est un peu tard pour regretter n’avoir pas rappelé pour ce café. Mais cette journée parfaite reste gravée dans ma mémoire. Le souvenir recomposé, j’en suis sûr, finira par rejaillir dans une histoire.

On a découvert un inédit de Perec, un livre disparu qui refait surface, il s’intitule Le Condottiere. Une sorte de Soldier of Fortune. Et je t’en dédicace la lecture, Jérôme.

Noam A.

On board with Jérôme…

I met Jérôme on the train last year, going from west virginia to Washington D.C.. I met him in the lounge car, taking photos, as was I. It took a little bit to start talking to him, but he really explained aperture to me, as I didn’t really understand cameras as much back then. I always loved photography, but it never really clicked for me in my head. With Jérôme, he made it all « click » for me with very few words and no one has done that before. My destination was New York City, but I was going to take a bus in Washington D.C. to avoid the higher costs. He convinced me to just keep riding the train 😉 til we got to New York City. which was a great plan because I would have missed my bus by two hours anyways. So we get to NYC and he ends up going to Brooklyn as I was too. His credit card wasn’t being accepted, so I ended up paying for his fare so that we could catch the train in time. I really felt like I made a friend that day, despite him being extremely focused in his work along with the slight language barrier. I heard about this news today and I am very very sad to hear this, I was planning on e-mailing him and letting him know how thankful I was for that knowledge. But now I can’t and I’m really sad about it.

Alisha Allen

Denis, Jérôme et moi… en Champagne

C’était en 2002. Jacno devait faire une série de photos pour la promo de son album French Paradoxe. Il avait envie de quelque chose de naturel. Le décor de la Champagne, son fief familial , où il se sentait si bien, s’était donc imposé à lui comme une évidence. Pour le photographe , en revanche, il n’avait pas d’idée.

Il y avait une photo qui figurait en première page d’un long article que lui avait consacré Les Inrocks durant l’été 99, que j’aimais tout particulièrement. On l’y voyait assis sur un tabouret, cheveux en arrière, face lunaire, cigarette à la main, calé dans l’espace restreint d’une petite pièce au beau milieu d’objets floutés et déformés, ambiance très  » expressionnisme allemand « , dont l’un d’eux ressemblait étrangement à une tour d’émission de radio, ground control to Major Tom. Il ressemblait à Bowie, période Thin White Duke, même pâleur, même beauté irréelle et délicate, un peu de tristesse en plus peut-être. Dans son regard, le photographe avait su capter le poids du passé, la force du présent.  Je lui suggérai son nom, c’était Jérôme Brézillon. Quelques jours plus tard, j’appris que l’affaire était conclue.

Jérôme était venu nous chercher en fin d’après-midi en compagnie d’une amie. Le temps de laisser sa voiture dans les taxis pour aller chercher quelques victuailles au Monoprix et il avait attrapé une contravention.                                                                                                                                                                                           –  » Tu t’en fous, tu la donneras à ton taulier !  » , lui avait négligemment lancé Denis.                                                                                                                                           Jérôme avait l’air un peu contrarié, mais il n’avait rien dit. Il savait que sur ce coup là, son taulier, c’était lui !

Les deux jours se passèrent formidablement bien, Denis, en maître des lieux, était aux anges. Toute la journée, il nous faisait arpenter la campagne champenoise. Lui qui n’aimait pas marcher, sur ses terres, n’était jamais fatigué. Je les suivais quelque peu épuisée, faisant office de maquilleuse. Tous les prétextes étaient bons pour ne plus se quitter. Denis m’avait écrit en une nuit   » Sérieux comme le plaisir  » et nous étions si amoureux.

Nous nous arrêtions lorsque le décor, certains arbres de la fôret lui plaisaient et que la lumière était validée par Jérôme. Celui-ci était calme, discret, patient, sérieux. Il canalisait à merveille l’enthousiasme un peu décousu de son modèle.

Le soir, c’était raclette pour tout le monde au coin du feu. Je les entendais parler sans écouter vraiment, j’étais juste bien et Jérôme contribuait parfaitement à ce climat apaisant.

Il y a trois jours, j’ai appris par hasard la disparition de Jérôme, sincèrement, cela m’a fait une peine immense. Bien-sûr, j’ai replongé dans ces souvenirs, celui de Denis, dont le départ me laisse définitivement inconsolable, mais aussi parce que Jérôme était talentueux. Depuis quelque temps, on parlait de plus en plus de son travail, j’avais vu des affiches de ses expositions. Le grand public commençait à le connaître. Il était un photographe qui compte.

J’aimais ces photos où la terre et le ciel se rejoignent, l’infini de l’azur, sa lumière blanche. Il s’en dégageait un sentiment d’éternité , comme sur cette photo, où Jacno, regard translucide et visionnaire, semble statufié, figé dans le temps, telle une apparition dans  ce paysage champenois,  où désormais , il repose pour l’éternité.

Marie-Amélie ARNAUD

Jacno par Jérôme Brézillon

Jacno © Jérôme Brézillon 2002

Embarqué…

Avant de connaître Jérôme, j’ai connu Jacky, son père. J’aimais déjà son travail aussi. Notre rencontre s’est faite dans un bar à Strasbourg, par hasard. Il venait faire des images pour un cahier spécial villes de Libé et ne trouvait pas son contact sur place.
Je lui ai proposé de l’accompagner et de lui montrer mes « coins ». Il a grimpé dans ma voiture, ça a duré deux jours, mais c’est seulement aujourd’hui que je réalise à quel point c’est lui qui m’a embarqué dans son histoire.
Puis nous nous sommes revus, nous avons échangé, par mail, au téléphone. Nous parlions de tout, d’images beaucoup, de musique bien sûr, des voyages et toujours il m’encourageait à avancer, plus loin, à faire les choses…
Il y a ce jour aussi ou il m’appelle pour me dire qu’il a acheté une maison à la campagne et il tarde à me dévoiler l’endroit, persuadé que je ne connaîtrai pas. Mon copain François habite à quelques centaines de mètres de là!!
Dieu sait si c’est perdu au milieu de nulle part cet endroit, mais l’horizon y est dégagé à perte de vue dès qu’on s’éloigne du bourg.
Je les fais se rencontrer, évidemment le courant passe (fallait en tenir une sacré couche pour ne pas l’apprécier).
Avec François on a le même béguin pour les bécanes anglaises. On était sur le point de l’avoir le père Jérôme…il n’avait d’yeux que pour la Triumph Bonneville que François remonte dans sa grange, une vraie d’époque.

Sur la photo, il est tout en haut, à gauche…les pieds calés bien au sol, debout sur le bord du monde, face à la lumière, sa lumière, omniprésente.
Elle était là lundi, sa lumière…

Salut copain.

Toutes mes pensées à toi Doris, à vous, Lazare, Joseph et Vadim, à vous la famille, les amis.

Dorian

Jérôme janvier 2005

Jérôme janvier 2005 @Dorian Rollin

RIP J.B.

« J’ai connu Jérôme B. quand il officiait avec grâce dans l’éphémère quotidien Le Jour. On était dans les 90’s. Il me reste le souvenir indélébile de nos 2 escapades au service psychiatrique de l’hôpital Saint-Antoine. L’écrivain de romans noirs J.-P. Manchette s’y était fait volontairement enfermé ( chez les fous  » légers  » comme il avait aimé à le préciser ). De mes entretiens avec cet homme, Jérôme a tiré, je crois, les derniers & magnifiques portraits  » officiels  » de celui que je continue de considérer comme l’un des meilleurs écrivains du XXè siècle. Et je garde précieusement l’image du trio composé de Jean-Patrick Manchette, de son épouse Melissa & de ma pomme. Rien que pour ça, je dois beaucoup à Jérôme Brézillon… »

Jean Songe

Jean-Patrick Manchette ©Jérôme Brézillon

Jean-Patrick Manchette ©Jérôme Brézillon

Jean-Patrick Manchette ©Jérôme Brézillon

Jean-Patrick Manchette ©Jérôme Brézillon

Jean-Patrick Manchette

So long

Good morning—our special thoughts continue going in your direction.  I’m sure it’s been a long and hard weekend for all of you who are Jerome’s friends.  His book is out in full view and we’re looking at it again and again.  What a personal loss for all of you…but those photos will be his lasting legacy–now more a treasure than ever.  We considered it a privilege to have him in our home on his cross country adventures…sharing Chicago and knowing him, though briefly.  We appreciated seeing him in Paris and meeting his family which only strengthened our friendship.  Thank you for arranging those times together.

Richard and Susan Mann

(Mes beaux parents ont accueilli Jérôme a plusieurs reprises lors de ses derniers voyages en train aux États-Unis. C’était pratique, ils habitent en face de la gare de Glenview, en banlieue de Chicago. Mon beau père, grand amateur de trains, n’attendait qu’un seul mot de Jérôme pour sauter « on board ». Il allait lui chercher les différents itinéraires et horaires et attendait son retour et ses récits de voyageur solitaire.)

Des mots pour Jérôme

Sarajevo 1992, la petite maison que je louais à Logavina, face aux canons serbes posés sur le mont Trebevic. Tu venais souvent, huit jours, parfois plus, avec ton Leica en bandoullière. J’étais journaliste envoyé pour 15 jours « couvrir » le siège, je suis resté six années. Tu passais, tu dormais dans l’un des canapés et tu m’appelais « schkreu schkreu schkreu » parce que la nuit ma petite radio faisait un peu ce bruit-là lorsque je tentais de capter France Inter et l’étrange mais belle voix de Macha Béranger. Tu parlais au matin en ville, photographier les ombres, les sourires, les mouvements douloureux de Sarajevo prisonnière, pilonnée, résistante. De très beaux portraits comme ce gamin découvert dans un pigeonnier qui nourrissait les oiseaux tétanisés par la mitraille. Tu lui ramenais du chocolat mais aussi des graines pour ses pigeons achetés dans un supermarché parisien. Nous avons fait ensemble ce livre « Sarajevo, ville captive », tes photos, mes textes. Tu étais si heureux lorsque l’on a signé ensemble à Paris le contrat d’édition. Ta dédicace sur le livre pour moi, qui aujourd’hui en la relisant me tire une larme. Puis il y a eu ce mot de Raymond Depardon qui te disait beaucoup aimer cet ouvrage. Je me souviens de tout cela Jérôme. Lundi, je suis venu depuis Genève pour être auprès de toi avec tout ce monde qui t’aime. Je vais bientôt retourner à Sarajevo dire aux gens que nous avons connu ensemble que tu n’es plus tout à fait là, mais jamais loin.

Christian Lecomte

Sarajevo @Jérôme Brézillon

Sarajevo @Jérôme Brézillon

Le promeneur du lundi

Je me souviens de ce petit appartement sous les toits, rue Coquillière, que je partageais avec Jérome. Il y avait un vasistas au plafond par lequel, les beaux jours (ou plus souvent les belles nuits) nous sortions parfois nous allonger sur le zinc en griller une, souvent accompagnés d’une bonne bouteille. Parfois même nous nous aventurions « dans les rues voisines », accrochés aux cheminées nous revisitions notre quartier, comme même Arthus-Bertrand ne le verra jamais…

Lundi 12. Avant de me rendre au Père Lachaise, je passe à Libération livrer mes photos. Puis je monte à la terrasse fumer une cigarette, lorsque je vois cet homme surgir de derrière un mur et se mettre à traverser l’immeuble d’un pas assuré le long de la mince arrête de zinc. Une fois passée la rangée de cheminées, il disparut derrière le toit opposé, sans doute par un vasistas ouvert.

Voilà. Jérôme venait de me dire au revoir, et là le vide entre nos toits.

Le promeneur du lundi ©B.Charoy

Je me rappelle…

J’ai fait ta connaissance en fin d’année aux Esco avec Anne et Michel.
Je me rappelle un coin de table où tu nous a montré tes clichés, moi piètre photographe « amatrice » de reportages photo, j’ai pu mesurer combien ton talent était celui des grands, j’ai particulièrement été impressionnée par le reportage à Sarajevo, la puissance de tes clichés, notamment celle du ballon qui prend son envol. Le Festival de Cannes aussi, avec ces angles de vue magnifiques et une distance étrangement belle…
Je me rappelle ton Leica jailli de ta poche toujours quand la douceur de la lumière était propice à déclencher ton inspiration…
Je me rappelle Vadim et Inès sur la balançoire, leurs éclats de rire balayés par la poussière du foin, tu t’étais assis pour les photographier….
Je me rappelle cette balade vertigineuse de fin de journée, sur les balcons du Queyras enneigés, et notre retour à la nuit tombée…
Je me rappelle nos dîners animés, nos parties de scrabble où tu tournais autour de la table toujours pour trouver le bon mot…. j’ai tiré mes dernière lettres pour t’écrire : je me rappelle, je me rappellerai…
Malcy