Pompidou, Jérôme, le tropisme des lisières, et moi

Été 93. Jérôme et moi fermons la porte de l’appartement parisien que nous partageons pour partir voir la Yougoslavie en guerre.
Lui en Bosnie, moi (bien plus tranquille!) en Macédoine. Intrigué par la vie quotidienne de gens appartenant à un pays dont aucun Etat au monde ne reconnait l’existence, je décide à mon retour de poursuivre ce travail sur les pays sous embargo.
Été 95, l’amour et ses fées ont eu raison de l’appartement commun mais pas de notre amitié, comme de notre entente professionnelle.
Je propose à Jérôme de partir travailler « avec » moi.
Les guillemets sont là car il s’agissait de partir le même jour, comme de rentrer -trois semaines plus tard- à la même date, et ce pour la même destination. Mais pour deux pays bien différents…L’île de Chypre.

Autrefois unifiée, mais qui n’existe aujourd’hui officiellement que par sa vitrine Sud (chypriote grecque), séparée depuis 1974 par une cicatrice horizontale, la ligne « Attila », qui laisse son Nord (chypriote turc) dans un trou noir militaro-diplomatique désigné depuis et jusqu’à aujourd’hui encore  sous embargo international .

Donc, à moi les nordistes « fantômes « , à Jérôme les sudistes « offshore ». L’idée était qu’au retour nous confrontions nos images respectives et de les monter en paires Nord/Sud.
Communications téléphoniques bien évidemment exclues entres les deux partitions, nous avions prévu de nous retrouver en milieu de séjour, telle journée à telle heure à Nicosie, capitale elle même découpée en deux physiquement par un long corridor, véritable mur de Berlin,  où tranchait,en son milieu, une « buffer zone ». Zone constituée de quelques hectares et un grand hôtel , le Ledra Palace, encerclés de check-points des deux parties, et que traversaient quotidiennement diplomates, uniformes bleus-ciel de l’ ONU -qui a fait de l’ancien hôtel de luxe son QG-, et commerçants avisés au gré des humeurs administratives du jour.
D Day et heure dite (oui, encore un rdv projeté en no man’s land sans téléphone! Voir article et commentaire ici), nous nous retrouvons en buffer zone, à la terrasse de l’hôtel . Il fait pas loin de 40°.
Je trouve Jérôme attablé devant une bière, pouffant comme un gamin. Et désignant un point derrière mon dos :
– Ils sont avec toi les Dupont là?
Je me retourne et reconnait effectivement Mr A et Mr B, de l’Administration turque, qui m’ont accordé la veille l’autorisation d’entrée pour la  Zone pour une heure. Ils sont à l’intérieur de leur Renault 12 autrefois blanche, garée à une vingtaine de mètres, lorsque Mr A sort en s’épongeant le front et me fait un signe amical (ou « bizarre » d’après JB)  de la main.
Mr A est petit et gros, Ray Ban-copie sur le nez, chemise en tergal ouverte à la grâce d’un bouton manquant sur une bedaine aussi obscène que poilue.
Mr. B, resté derrière son volant, semble bien, lui, taper les 2 mètres, son front disparaissant sous le pare-soleil jaunasse, mêmes Ray Ban  de contre-façon, il tire, assez nerveusement, sur une cigarette.
(pour ceux qui ont vu le film « OSS 117 Le Caire nid d’espions », vous y êtes…)
Je me retourne vers Jérôme en souriant. Lui a changé de mine. Sourcils froncés.
– Ca va ? Ca se passe bien, je veux dire, tu peux travailler ?
– Pas de problème !
– Mais Starsky et Hutch là, ils font quoi ici  ?
– Bah, je sais pas, ils viennent voir à quoi tu ressembles j’imagine. Ca doit s’emmerder ferme au bureau.
– Hummmm..
– Je te jure, tout roule. Et toi alors?
– Je m’emmerde aussi ! J’ai des trucs, ça va, mais pffttt…Quel pays !
En gros, il me décrit une espèce de Costa del Sol, mais…en pire. Il pense qu’il y’a peu de chance qu’il revienne en vacances ici mais que pour les images  ça va, il a « des trucs ».
Jérôme semble maintenant réellement inquiet pour moi, coincé en terrible « dictature militaire turque » alors que lui se morfond juste entre casinos et béton en bord de mer… Je le rassure et commence à lui expliquer « l’autre côté » lorsque le klaxon de la Renault  retentit derrière nous et que Mr B au volant me fait signe en tapotant sa montre.
– Si tu veux on rentre à Paris plus tôt si ça craint pour toi..
me dit JB, inquiet, mais qui devait aussi sûrement espérer trouver ainsi un moyen de quitter plus tôt l’ennui de ces journées étouffantes.
– Mais non, je t’assure ! Je pourrais même rester plus…
De fait, c’est la première fois que j’avais affaire à Zig et Puce en R12. Le reste du temps je faisais absolument ce que je voulais. Et ce fut également le cas, après ce rdv en zone libre.
On se rassure tous les deux sur les deux seuls points que nous avions prévus de réaliser « ensemble », chacun un portrait du maire de « son » Nicosie, et que Jérôme ait bien réussi à retrouver le village et la maison abandonnés suite au conflit de 74 par la famille chypriote turque avec laquelle j’étais en contact sur ma partie de l’île.
Alors que j’abandonnais Jerome à son check point local, il se retourna une dernière fois, toujours dubitatif
-T’es sûr hein, certain ?
Du coup, c’est moi qui me mit à rire.
Comme il repartait  en son territoire ennuyeux  commander sa pizza à tarif-touriste, encerclé de vacanciers allemands sous un néon évidemment blafard, je garais plus tard mon mini 4×4 de location en face de l’auberge déserte en bord de mer pour m’installer en terrasse où je dégustais un poisson que le fils du proprio alla pêcher à la main sous mes yeux, en plongeant d’un rocher…

Retour Roissy le jour dit.

Paires d’images Nord-Sud constituées dans la cabane de Jérôme à Belleville, et plutôt satisfaits, nous arrivâmes par je ne sais plus quel hasard ou tuyau (hé hé..) au Centre Georges Pompidou, via sa Bibliothèque, qui nous acheta finalement 16 images, incluses à une exposition thématique sur les frontières, dont le mystérieux intitulé, « Frontières …le tropisme des lisières. », me laisse, quelques quinze ans plus tard, encore rêveur.
Exposition scénographiée avec goût et notre aval, au rez de chaussée du Centre Pompidou en 1996, et qui depuis circule toujours en France.

Jérôme ne retourna jamais, en travail ou en vacances, à Chypre, l’affaire était entendue.
Mais il fut, je crois, assez fiérot de se voir exposé chez Georges.

Bruno C.

Chypre Sud ©Jérôme Brézillon

Chypre Sud ©Jérôme Brézillon

PS : Quelques années plus tard, je retournais à Chypre Nord, cette fois pour le compte d’un magazine (DS). Je pris avec moi un jeu photocopié de mon travail avec Jérôme et réussi à rencontrer le responsable culturel de la « République turque de Chypre du Nord » au cours d’un diner passablement arrosé… Le ministre fut véritablement conquis par notre travail (« mais comment personne avant vous n’avait pensé à faire ça ?! ») et se dit prêt à l’exposer à Nicosie même, et au Ledra Palace… Je téléphonais à Jérôme à Paris, qui fut aussi excité que moi  à l’idée d’être exposé là-bas, et lui dit de préparer un budget et de me le faxer. Budget accepté. Promesse d’un accord définitif d’ici un mois maximum. Ont suivi trois mois de silence avant que ne tombe un définitif « Sorry, but we don’t have any budget for your exhibition ».
Ainsi roule la vie, without any budget, en République Turque de Chypre du Nord.

Chypre Nord @Bruno Charoy

Chypre Nord @Bruno Charoy