Gordon Strachan par Didier Arnaud

Avec Jérôme, on a souvent collectionné les plans pourris. C’était en 1997. Direction le 93. Une balle perdue d’un rédacteur en chef : « T’irais pas faire l’islam des caves à Montfermeil »?

On ne connaissait rien à l’islam. On ne connaissait rien aux caves. Résultat : deux caves qui rament sur l’islam. De toutes manières, une fois sur place, c’était toujours la même rengaine : des gens qui nous voient arriver de loin. Et personne pour parler. Même de près.

J’aimais bien quand le service photo disait :

« C’est Brézillon qui part avec toi ».

Ca me rassurait. On allait à BM en banlieue. On garait la moto. J’étais confiant : Jérôme avait des bottes, les cheveux qui flottent, l’air assuré de celui qui ne va pas s’en laisser conter. Même pas peur des menaces, même pas peur des ados qui roulent des mécaniques, à dix, courageusement, pour demander

« Qu’est-ce que vous faites ici, vous voulez quoi? »

Jérôme arborait le même air étonné.

Et ça les désarmait. Il allait au contact. Et toujours, on riait.

Sur le terrain de foot, aussi, Jérôme courait plus qu’à son tour au devant des emmerdes. C’était il y a longtemps, nous nous disputions un ballon, avec Raymond coach, Larbi, Renaud, Manu, et d’autres.

Dans l’équipe d’en face, un connaisseur croyait avoir trouvé en Jérôme un clône de Gordon Strachan. Personne ne connaissait Strachan, et surtout pas Jérôme. Strachan, footballeur international écossais des années 80. Chevelure rousse ébourriffée. Sérieusement capé dans les années 85. Bel abattage.

Jérôme courait dans tous les sens, s’étonnait quand il faisait une faute, et le type, en face, gueulait de toutes ses forces :

Hey! Gordon!

Et Gordon (Jérôme) était prêt à sortir le bourre-pif.

Strachan? Allez voir ses photographies sur Google. Ca vous dira quelque chose, en tout cas cette chose : une belle aptitude à l’auto-dérision, délicate politesse des grands.

Il y a même un condensé de ses bons mots à l’adresse des journalistes qui l’ont côtoyé. Après (ce qu’on imagine être) une défaite, voilà ce que répond Strachan à son interviewer:

« J’ai essayé d’extirper cette déception de ma cervelle en allant marcher un peu dehors. Je me suis finalement retrouvé à dix sept miles de chez moi. J’ai été obligé d’appeler ma femme Leslie au téléphone pour qu’elle vienne me chercher ».
J’ai plus envie d’aller à Montfermeil.

Didier Arnaud est journaliste à Libération