Rencontre en forêt

J’ai rencontré Jérôme lors d’une sortie dans la forêt de Fontainebleau organisée par le collège de mon petit cousin, il y a deux ans. Longue journée baignée de soleil, des panoramas, du chahut des mômes. Nous n’avons pas arrêté de discuter, et je n’oublierai jamais cet esprit perçant, que j’ai peut-être connu sous un jour particulièrement décontracté.

Pourtant nous avions mentionné Perec, et sa disparition, et la Disparition. Il citait des photographes pêle-mêle, moi des écrivains. Durant le long trajet en car de l’aller, il me parle brusquement de l’Amérique. Au retour, je lui parle de mes projets alphabétiques.

Nous convenons qu’il faudra que je passe à l’occasion prendre un café, découvrir dans sa bibliothèque des artistes qui envoient du lourd. Bien sûr le temps passe sans qu’on en fasse rien : par hasard, je découvre qu’il a réalisé la magnifique affiche de Gainsbourg, vie héroïque, quelle classe. Une manière de rester sobrement, anonymement, à l’affiche.

Aujourd’hui il est un peu tard pour regretter n’avoir pas rappelé pour ce café. Mais cette journée parfaite reste gravée dans ma mémoire. Le souvenir recomposé, j’en suis sûr, finira par rejaillir dans une histoire.

On a découvert un inédit de Perec, un livre disparu qui refait surface, il s’intitule Le Condottiere. Une sorte de Soldier of Fortune. Et je t’en dédicace la lecture, Jérôme.

Noam A.

On board with Jérôme…

I met Jérôme on the train last year, going from west virginia to Washington D.C.. I met him in the lounge car, taking photos, as was I. It took a little bit to start talking to him, but he really explained aperture to me, as I didn’t really understand cameras as much back then. I always loved photography, but it never really clicked for me in my head. With Jérôme, he made it all « click » for me with very few words and no one has done that before. My destination was New York City, but I was going to take a bus in Washington D.C. to avoid the higher costs. He convinced me to just keep riding the train 😉 til we got to New York City. which was a great plan because I would have missed my bus by two hours anyways. So we get to NYC and he ends up going to Brooklyn as I was too. His credit card wasn’t being accepted, so I ended up paying for his fare so that we could catch the train in time. I really felt like I made a friend that day, despite him being extremely focused in his work along with the slight language barrier. I heard about this news today and I am very very sad to hear this, I was planning on e-mailing him and letting him know how thankful I was for that knowledge. But now I can’t and I’m really sad about it.

Alisha Allen

Denis, Jérôme et moi… en Champagne

C’était en 2002. Jacno devait faire une série de photos pour la promo de son album French Paradoxe. Il avait envie de quelque chose de naturel. Le décor de la Champagne, son fief familial , où il se sentait si bien, s’était donc imposé à lui comme une évidence. Pour le photographe , en revanche, il n’avait pas d’idée.

Il y avait une photo qui figurait en première page d’un long article que lui avait consacré Les Inrocks durant l’été 99, que j’aimais tout particulièrement. On l’y voyait assis sur un tabouret, cheveux en arrière, face lunaire, cigarette à la main, calé dans l’espace restreint d’une petite pièce au beau milieu d’objets floutés et déformés, ambiance très  » expressionnisme allemand « , dont l’un d’eux ressemblait étrangement à une tour d’émission de radio, ground control to Major Tom. Il ressemblait à Bowie, période Thin White Duke, même pâleur, même beauté irréelle et délicate, un peu de tristesse en plus peut-être. Dans son regard, le photographe avait su capter le poids du passé, la force du présent.  Je lui suggérai son nom, c’était Jérôme Brézillon. Quelques jours plus tard, j’appris que l’affaire était conclue.

Jérôme était venu nous chercher en fin d’après-midi en compagnie d’une amie. Le temps de laisser sa voiture dans les taxis pour aller chercher quelques victuailles au Monoprix et il avait attrapé une contravention.                                                                                                                                                                                           –  » Tu t’en fous, tu la donneras à ton taulier !  » , lui avait négligemment lancé Denis.                                                                                                                                           Jérôme avait l’air un peu contrarié, mais il n’avait rien dit. Il savait que sur ce coup là, son taulier, c’était lui !

Les deux jours se passèrent formidablement bien, Denis, en maître des lieux, était aux anges. Toute la journée, il nous faisait arpenter la campagne champenoise. Lui qui n’aimait pas marcher, sur ses terres, n’était jamais fatigué. Je les suivais quelque peu épuisée, faisant office de maquilleuse. Tous les prétextes étaient bons pour ne plus se quitter. Denis m’avait écrit en une nuit   » Sérieux comme le plaisir  » et nous étions si amoureux.

Nous nous arrêtions lorsque le décor, certains arbres de la fôret lui plaisaient et que la lumière était validée par Jérôme. Celui-ci était calme, discret, patient, sérieux. Il canalisait à merveille l’enthousiasme un peu décousu de son modèle.

Le soir, c’était raclette pour tout le monde au coin du feu. Je les entendais parler sans écouter vraiment, j’étais juste bien et Jérôme contribuait parfaitement à ce climat apaisant.

Il y a trois jours, j’ai appris par hasard la disparition de Jérôme, sincèrement, cela m’a fait une peine immense. Bien-sûr, j’ai replongé dans ces souvenirs, celui de Denis, dont le départ me laisse définitivement inconsolable, mais aussi parce que Jérôme était talentueux. Depuis quelque temps, on parlait de plus en plus de son travail, j’avais vu des affiches de ses expositions. Le grand public commençait à le connaître. Il était un photographe qui compte.

J’aimais ces photos où la terre et le ciel se rejoignent, l’infini de l’azur, sa lumière blanche. Il s’en dégageait un sentiment d’éternité , comme sur cette photo, où Jacno, regard translucide et visionnaire, semble statufié, figé dans le temps, telle une apparition dans  ce paysage champenois,  où désormais , il repose pour l’éternité.

Marie-Amélie ARNAUD

Jacno par Jérôme Brézillon

Jacno © Jérôme Brézillon 2002